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Pères tardifs Sont-ils différents des autres?

Famille Leur nombre a triplé depuis les années 1980. Quel regard pose aujourd’hui la société sur ces hommes qui deviennent papa à l’âge d’être grand-père?

Geneviève Comby Geneviève Comby@lematindimanche.ch

"Entre les mères voilées et les couples de même sexe, un père retraité, ça n’a rien de vraiment surprenant." Derrière la boutade, Milena admet tout de même qu’elle a été un peu intriguée de voir un papa sexagénaire attendre son fils de 9 ans devant l’école primaire du quartier de Genève ou elle habite: "C’est vrai, on le remarque, il a l’air d’un grand-père, mais ça ne me choque pas."

Ils sont de plus en plus nombreux à fréquenter les réunions de parents, les crèches, à vibrer au bord du terrain de foot à l’âge où d’autres deviennent grand-père. En trois décennies, le nombre d’hommes qui sont devenus pères après 50 ans a plus que triplé en Suisse, passant de 373 en 1983, à 1127 en 2013.

Enfanter dans la deuxième moitié de sa vie n’est plus l’apanage de quelques patriarches excentriques ou de célébrités au destin hors normes. Le coup de jeune est garanti, mais est-ce bien raisonnable? Les études scientifiques pointent de plus en plus les risques que l’âge du père peut faire peser sur la santé de l’enfant. Mais la banalisation du phénomène des pères sur le tard semble bel et bien en marche. "Quand tu attends ton enfant à la sortie de l’école et qu’apparaît un type à l’allure de retraité, tu as le même réflexe que lorsque débarque un type canon, tu le repères forcément, tu te renseignes et une fois que tu sais de qui il s’agit, tu passes à autre chose", résume Julie, maman de deux fillettes.

Plus protecteurs

Ces profils, encore relativement marginaux , se fondraient presque dans la masse. Le regard de la société a changé, affirme Katharina Schindler, directrice de l’Ecole parents, à Genève. "Faire un enfant à 50 ans pour un homme n’est pas aussi martien que ça pouvait l'être il y a vingt ans", estime-t-elle. Il faut dire que la paternité a déjà largement changé de visage. "On voit de plus en plus de pères s'investir, amener et chercher leur enfant, les plus âgés ne sortent pas vraiment du lot", note Colette Studer, éducatrice à la garderie La Coccinelle, à Montreux. "Ils sont peut-être un peu plus protecteurs, mus par l'envie de profiter de leur enfant."

Davantage conscient s que le temps leur est compté? Ces "papys-papas" le sont certainement. "Je sais pertinemment que le calcul ne plaide pas en ma faveur, même si je vis cette paternité avec beaucoup de sérénité", admet le criminologue Philip Jaffé, 56 ans, papa de deux garçons de 3 et 6 ans (lire l’encadré).

Mais sont-ils différents? "Ils sont sans doute un peu plus attentifs à leur santé, préoccupés par l’idée de rester en forme le plus longtemps possible", remarque André Berthoud, fondateur des ateliers Superpapa, cours de préparation à la paternité. Dans une majorité des cas, les paternités tardives concernent des hommes qui ont refait leur vie avec une femme plus jeune, ce qui peut créer un décalage, rappelle le psychologue vaudois: "Ceux qui ont déjà eu des enfants d’une précédente union craignent, parfois, de ne pas être sur la même longueur d’ondes que leur compagne qui, elle, vivra une situation totalement nouvelle."

Manque d’information

La question de la santé future de l’enfant, par contre, semble plus abstraite lorsque germe l’idée de cette nouvelle paternité, flatteuse et inespérée. Pourtant, la science met désormais en lumière les risques d’avoir une descendance sur le tard. "On a beaucoup attiré l’attention sur l’âge des femmes au moment où elles ont un enfant, mais depuis quelques années des études montrent que l’âge du père aussi joue un rôle", confirme l’urologue Marc Wisard. S’il n’est pas soumis au couperet de la ménopause, l’homme voit la qualité de son sperme décliner avec le temps (lire l’encadré).

En 2013, lors de leur congrès annuel, les urologues français pointaient du doigt la progression du nombre de consultations d’hommes âgés de 50 ans et plus, préoccupés par leur fertilité. Les spécialistes ont rappelé, à cette occasion, la nécessité de mieux informer les hommes sur les risques induits par les paternités tardives, et de susciter une prise de conscience, y compris chez ceux qui ne consultent pas. "C’est sans doute le cas de figure le plus fréquent, concède Marc Wisard. Lorsqu’un quinquagénaire a un projet d’enfant avec une trentenaire, il y des chances que ça marche naturellement."

Une fois que l’enfant est là, le quotidien des pères tardifs s’articule de manière assez banale autour du bien-être et de l’éducation de leur progéniture. Dans nos ateliers, ce sont des parents comme les autres", affirme Katharina Schindler. Ce qui change avec l’âge relèverait moins des contingences que d’un état d’esprit, â l’entendre: "Ces hommes ont eu le temps, dans leur vie, de faire des choses pour eux, ils sont plus disponibles. Physiquement, il y a des chances pour qu’ils soient un peu plus fatigués, mais également un peu plus philosophes, qu’ils mettent à profit le recul, la distance acquise avec l’age." Pour André Berthoud, ces hommes peuvent, en outre, se prévaloir d'être un peu plus sereins professionnellement. "L’organisation de leur temps de travail, de leur carrière, tout ça, c’est généralement réglé, explique le psychologue. Ce qui leur permet d’être plus focalisés sur l’enfant."

Retraités trop gâtés pour l'UDC

Pour Katharina Schindler, le papa quinqua ou sexa n'est qu une des nombreuses variantes parentales que l’on peut rencontrer aujourd’hui, "une réalité sociologique". Une réalité qui, pour certains, coûte trop cher. En plus de leur AVS, les parents retraités touchent en effet une rente complémentaire pour enfant, qui peut s'ajouter aux allocations familiales si l'autre parent est encore actif. Cette allocation, versée jusqu’aux 18 ans de l'enfant (jusqu’à 25 ans s’il est en formation) s’élève à 40% de la rente AVS. Face à l'augmentation du nombre de bénéficiaires, l’UDC aimerait sévir. "Il y a de plus en plus de gens qui refont leur vie, des gens qui, souvent, ont une situation confortable, " argue le conseiller national Guy Parmelin. "J’estime qu'il s'agit d'un aspect à prendre en compte au moment où l’on cherche à faire des économies."

Auteur d'une motion réclamant la suppression de cette prestation qui n'a pas été retenu dans l'actuel projet de révision de l'AVS, le Vaudois n'abandonne pas l'idée. "On pourrait envisager une suppression plus ciblée, même si," admet-il, "ce ne sont pas des milliards que l'on va économiser. " L'ensemble des primes versées en 2013 s'élevait à 166 millions de francs.

"A 20 ou 30 ans, je n’aurais pas été aussi présent"

Son visage est con nu des Romands, sa vie de famille un peu moins. A 56 ans, Philip Jaffé, spécialiste en psychologie légale et directeur du Centre interfacultaire en droits de l’enfant, est papa de deux garçons de 3 et 6 ans. Il l’admet, l’idée d’être confronté à la surprise ou à l’hostilité des autres l’a un peu angoissé. "Mais, les mois, les années passant, je me suis rendu compte que je ne percevais pas de regards négatifs. Au contraire, on est plutôt bienveillant avec moi. D’une manière générale, ma paternité tardive suscite assez peu de remarques. C’est même plutôt moi qui provoque la discussion parfois."

Lui est à l’aise avec son nouveau statut de papa. "J’ai investi la paternité avec beau coup d’enthousiasme. Si j’ai eu des enfants à la cinquantaine, c’est parce que je suis en couple avec une femme plus jeune qui voulait avoir des enfants avec moi, mais cela coïncide aussi avec le dépassement d’un conflit profond avec mon père. Je retardais sans doute le fait de devenir père. Quand ça s’est produit, je me suis senti libéré". Sans regrets. S’il avait été plus jeune, les choses auraient été certainement bien différentes, selon lui: "A 20 ou 30 ans, je n’aurais pas été présent comme je le suis maintenant pour mes enfants J’étais préoccupé par beaucoup d’autres choses, mes intérêts professionnels. Aujourd’hui, j’ai réorganisé ma vie, car je suis à un moment de ma carrière où je peux me permettre de lever un peu le pied sans avoir l’impression d’avoir quitté la course aux honneurs. Je fais beaucoup moins d’heures supplémentaires et je concentre différemment mes activités. Du coup, je passe beaucoup de temps avec mes enfants, je suis là le soir pour eux, je les emmène souvent à l’école le matin."

Sa perception même du temps a changé: "Quand j’étais plus jeune, le temps était un espace à remplir de manière très dense. Maintenant j’ai l’impression de pouvoir étirer les choses, de prendre ce qui vient avec plus de souplesse, de rondeur, de tranquillité."

Conscient que le temps ne s’étirera pas à l’infini, Philip Jaffé confie vivre cette paternité tardive avec sérénité. Les risques médicaux pour l’enfant lié à l’âge du père, il les a découverts "en cours de processus", comme il dit. "J’y ai pensé bien sûr, mais ce n’est pas sur le plan génétique ou biologique que les choses m’inquiètent le plus. Aurai-je le temps nécessaire pour aider mes enfants à s’épanouir? Ça, c’est quelque chose qui me travaille. De la même manière que je n’aimerais pas devenir un poids pour eux en vieillissant."

Philip Jaffé, 56 ans, avec ses deux garçons de 3 et 6 ans.

sedrik nemeth // Geneva.images.com

A 45 ans, a-t-on franchi le seuil critique?

Il y a un an, une étude publiée dans le journal des médecins américains marquait les esprits: il établissait un lien entre l’âge du géniteur et la probabilité qu'un enfant développe certains troubles psychiques. Par rapport aux enfants nés de parents âgés de 20 à 24 ans, ceux dont le père avait plus de 45 ans présentaient un risque de souffrir d’autisme, d’hyperactivité, de schizophrénie ou de trouble bipolaire significativement plus élevé. Les auteurs de l'étude eux-mêmes affichaient leur surprise face à ces résultats. Alors que l'on sait depuis longtemps qu'une maternité tardive présente plus de risques pour l'enfant, on découvre que l'horloge biologique des hommes tourne, elle aussi. Plus le temps passe, plus leurs chances de procréer baissent et plus le risque de fausse couche de leur partenaire augmente. En cause?

L’apparition d’anomalies génétiques plus fréquentes sur les spermatozoïdes. Ainsi, des études ont montré que le risque de trisomie 21 était multiplié par trois lorsque le père était âgé de plus de 50 ans. Alors, 45 ou 50 ans... existe-t-il un seuil critique d partir duquel les hommes seraient trop vieux pour concevoir? Jusqu’ici, la variabilité des résultats des recherches ne permet pas de pointer un âge précis. Il est toutefois admis que si les risques Sont modérés entre 40 et 45 ans ils sont plus marqués au-delà.

Source: LeMatinDimanche, 1 mars 2015 p. 76-77.
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