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Le Matin Dimanche, page 13 "Acteurs"

En 2017, elles brûlent leur soutien-gorge
et se font incendier sur la Toile

Féminisme Pour dénoncer les stéréotypes et les carcans dont les femmes sont victimes encore aujourd'hui, de jeunes socialistes alémaniques ont posé semi-dénudées. Et récolté une pluie d'insultes et de menaces.

Camille Krafft Camille.KrafftLeMatinDimanche.ch

Des femmes dénudées, on en voit partout, tout le temps. Dans la rue, sur les affiches publicitaires, en première page de certains tabloïds, sur la Toile. Sans que personne ne s'en offusque: quand leur plastique est irréprochable, les poitrines féminines sont considérées comme un élément agréable du paysage. Mais, lorsque cinq jeunes Alémaniques membres de la JUSO/JS (Jeunesse socialiste suisse) au physique ordinaire tombent le haut, c'est une autre affaire.

Démonstration en a été faite la semaine dernière à l'occasion de la Marche des femmes, qui s'est tenue le 18 mars à Zurich. Sur une affiche invitant le public à se joindre à l'événement, la présidente de la JS, Tamara Funiciello, brandit un chalumeau, tandis que quatre de ses collègues de parti font brûler leur soutien-gorge au-dessus d'un brasero - en référence au combat féministe des années 1970 - tout en cachant leurs tétons de l'autre main.

"Mais c'est un banc de thons!!"

Partagée sur Facebook par leurs adversaires politiques, soit notamment le conseiller national Andreas Glarner (UDC/GL) côté alémanique et le président de l'UDC neuchâteloise Yvan Perrin côté romand, l'image a suscité une avalanche de commentaires outrés. Dans une majorité de ces réactions, les internautes (hommes et femmes) se scandalisent non pas de l'impudeur des militantes, qui cachent leurs seins, mais de leur physique: "Celle du milieu est encore potable, mais les autres..."; "Mais c'est un banc de thons!!"; "Normal les hommes tourne de l'autre côté avec des horreur pareil! (sic) ". Dans le nouveau jargon du Web, cela s'appelle du "bodyshaming" (humiliation physique). Côté alémanique, certains sont même allés jusqu'à menacer les jeunes femmes de viol et de violence. Yvan Perrin affirme, quant à lui, avoir effacé les messages les plus insultants, où les JUSO étaient notamment traitées de "putes".

Selon Jolanda Spiess-Hegglin, ancienne députée écologiste puis du Parti pirate au Grand Conseil zougois, une cinquantaine de personnes seraient susceptibles d'avoir enfreint la loi en postant ces commentaires. L'association Netzcourage, qu'elle a cofondée à l'automne dernier et qui vient en aide aux personnes victimes de violence sur le Web, projette donc de déposer de nombreuses plaintes contre les internautes concernés. "J'ai posté la première hier au nom de la JS", explique l'ancienne élue, qui avait été elle-même impliquée dans une affaire médiatisée en 2015, lorsqu'elle accusait un collègue UDC l'avoir droguée et d'avoir abusé d'elle - affaire classée depuis par la justice. "Il s'agit d'un retraité zougois qui n'a: visiblement encore jamais enfreint la loi. La plupart des personnes qui ont dérapé dans leurs commentaires sont des hommes d'un certain âge. Avec l'aide d'un avocat, nous sommes en train de vérifier si Andreas Glarner, qui a laissé des menaces sur son profil durant plusieurs jours - j'ai moi-même été menacée de mort -, peut être tenu pour coresponsable."

Pollution de l'environnement"

Sur Facebook, le conseiller national glaronais s'est en effet "contenté" de poster la photo en question accompagnée du commentaire suivant: "Oh mon Dieu, l'article 258 du Code pénal (Schreckung der Bevölkerung - traduit en français par "menaces alarmant la population", ndlr) ne serait-il pas enfreint?" Contacté, l'élu, qui s'est déjà illustré par le passé en attaquant des opposantes sur leur physique, assure avoir été "sérieusement effrayé" par l'image de ces "femmes à demi nues (pour autant qu'elles soient des femmes)",

par "leur message" et par "la pollution de l'environnement consécutive au brûlage illégal de matière synthétique". Selon Andreas Glarner, la photo laisse en outre penser que les "femmes de gauche se présentent moins avantageusement que les autres (entendez: soignent moins leur apparence, ndlr) ". Quant à Yvan Perrin, il considère la démarche de la JUSO comme un "plagiat des Femen" qui "illustre le niveau pathétique de la politique actuelle vue par la gauche". Cela justifie-t-il des commentaires aussi violents? "Quand vous faites de votre physique un argument politique, vous devez vous attendre à des réactions. C'est comme si moi j'allais faire une campagne contre l'alcoolisme."

Pour Tamara Funiciello, le but de l'opération est (hélas) pleinement atteint: "La violence des réactions sert notre propos. Nous voulions montrer le poids des stéréotypes et faire comprendre aux gens que les femmes ne sont toujours pas libres: avoir le droit de faire quelque chose, ça ne veut pas dire qu'on a le pouvoir de le faire. Et puis nous avons mis en lumière les "hate speeches" ces discours de haine qui fleurissent sur Internet." Sur un plan personnel, comment a-t-elle vécu les attaques sur son physique? "Nous avons l'habitude. Nous disposons toutes d'un bon réseau d'amis qui nous soutiennent et nous aident à digérer les coups. Cette fois nous avons été insultées publiquement, alors que d'ordinaire nous recevons des messages et des emails. Les femmes qui se mettent en avant sont très souvent attaquées sur leur apparence, qu'elles soient de gauche ou de droite."

"Nous voulions montrer le poids des stéréotypes et faire comprendre aux gens que les femmes ne sont toujours pas libres"
Tamara Funiciello, présidente de la . Jeunesse socialiste suisse

Réactions de femmes

Anouchka Kuhni. présidente d'Osez le féminisme Suisse
"Ce type d'actions ne correspond pas à notre façon de militer, mais nous apprécions l'engagement et le courage de ces femmes. Nous avons toujours besoin de nouveaux modes d'action et de créativité, car les droits des femmes n'avancent plus beaucoup et les quelques droits qui ont été péniblement acquis sont même actuellement en régression - avortement, pénalisation des violences conjugales, par exemple. Nous ne sommes pas du tout étonnées par la violence des réactions publiées sur Facebook: nous sommes quotidiennement confrontées à ce genre de harcèlement et de menaces de viol - voire de mort - en tant que militantes féministes. Le bodyshaming est notamment très souvent utilisé par les antiféministes - masculinistes - pour humilier les militantes féministes - stéréotype de la vieille féministe laide, masculine et frustrée sexuellement."

Léonore Porchet, présidente des Verts lausannois
"Toute lutte féministe est légitime, même si celle-ci ne me correspond pas. Ma première réaction a été de me dire que les gens, èt en particulier les femmes, font ce qu'ils veulent avec leur corps. Ensuite, c'est l'acte de brûler son soutien-gorge qui m'a intéressée, parce qu'il est très fort symboliquement dans l'histoire du féminisme. Exposer sa poitrine, c'est une manière de se libérer des carcans de l'hypersexualisation. Ces jeunes femmes ont été victimes de bodyshaming, mais, si leurs corps avaient correspondu aux canons de beauté actuels, ça n'aurait pas été très différent. Les commentaires auraient été vulgaires et graveleux, du genre "elle peut venir dans mon lit". Dans les deux cas, il y a la volonté d'enfermer les femmes dans leur physique et leur apparence, avec ce message, véhiculé notamment par l'extrême droite: "Sois bonne et tais-toi."

Maria Bernasconi, ex-conselllère-nationale socialiste genevoise
"Si des femmes n'avaient pas voulu brûler leur soutien-gorge dans les années 1970, on n'aurait jamais parlé de leurs revendications. Je ne le ferais pas car j'ai passé l'âge, mais je comprends que ces jeunes femmes aient eu envie de provoquer, par ras-le-bol des inégalités qui persistent. En matière d'égalité, si on n'avance pas, on recule. Prenez le Salon de l'auto, dont les portes viennent de fermer. Sur toutes les images, il y a une femme-objet à côté des voitures, pour faire vendre. Aujourd'hui, on condamne les corps de femmes qui ne sont pas parfaits, alors que les hommes, eux, ont le droit de se promener avec un bide à bière. Porter une minijupe quand on n'a pas le physique pour est presque devenu un acte courageux. Et puis on vit dans une société schizophrène: on a accès au porno le plus dégueulasse, mais les femmes n'ont plus le droit de se baigner seins nus dans le Rhône."


Généralement, les Grecques et les Romaines portaient l'apodesme ou le strophium, un bandage formant une ceinture sous la poitrine pour la maintenir et l'aplatir, afin de gommer les formes et de correspondre aux canons de l'époque. S'il semble avoir fait son apparition avant l'époque moderne, le premier prototype de soutien-gorge est breveté en 1859 à New York, nous explique Wikipédia. Imaginé sous différentes formes, il a progressivement remplacé le corset à la fin du XIXe et au début du XXe siècle "sous la pression des idées féministes et hygiénistes".

À la fin des années 1960, avec l'émergence du mouvement hippie, ce sont ces mêmes idées féministes qui ont poussé certaines femmes à abandonner leur soutien-gorge.

En septembre 1968, un mouvement féministe a ainsi protesté contre l'élection de Miss America à Atlantic City en jetant des accessoires féminins et des soutiens-gorges à la poubelle. Mais, contrairement à la légende, elles ne les ont pas brûlés car elles n'en ont pas obtenu le droit.

"En réalité, le bra burning" est un mythe perpétué par les antiféministes afin de discréditer les militantes féministes, explique Anouchka Kuhni, présidente d'Osez le féminisme Suisse. Il n'y a pas eu beaucoup d'activistes qui ont brûlé leurs soutiens-gorges. Par contre, dans les années 1970, les féministes enlevaient leurs soutiens-gorges pour symboliser la libération des femmes par rapport aux contraintes sociétales."

Plus récemment, le groupe ukrainien Femen a marqué les esprits en organisant des coups d'éclat seins nus. La démarche des Jeunes socialistes, qui s'inscrit dans la continuité de celle des femmes de 1968, se rapproche-t-elle également de celle des Femen? "Je ne les connais pas, et je ne veux donc pas que nos actions soient mises en rapport", précise Tamara Funiciello, présidente de la Jeunesse socialiste suisse. Elle ajoute: "II ne faut pas oublier que le féminisme a dû être extrême pour pouvoir faire avancer les choses. Se mettre un bonnet rose sur la tête, cela ne suffit pas."

Source: LeMatinDimanche, 26 mars 2017, page 13.
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